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Trésors d'Andalousie

En 2013, mon collègue Michel Sabbagh et moi-même étudiions au post-diplôme de l’ESAD d’Amiens, travaillant sur la création de caractères typographiques latin-arabe. Souhaitant connaître de plus près la richesse du patrimoine arabo-musulman, nous avons effectué un voyage d’étude en Andalousie. Résumé de ce périple, riche en découvertes.

Avant toutes choses, il me semble important d’expliquer brièvement le fonctionnement de l’écriture arabe. Elle utilise un alphabet de 29 lettres ; elle est dépourvue de capitales, les noms communs et noms propres ne sont donc pas spécialement différenciés. C’est une écriture cursive se traçant de droite à gauche. Les lettres peuvent avoir jusqu’à quatre formes différentes selon leur place dans le mot : isolée, initiale, médiane ou finale. Cela dit, six lettres n’ont que deux formes (isolée et finale) ; elles ne sont pas attachées à lettre suivante.

abjad arabic alphabet

Le mot Al-Arabiya : la langue arabe

Afin de créer mon caractère latin-arabe Batutah, j'ai puisé dans différentes sources, que ce soit Internet, divers ouvrages, des musées ou des archives comme celles de l'université de Reading (Royaume-Uni). Je trouve important d'avoir un approche diversifiée dans la recherche de références, comme le conseille Paul Shaw dans son article «Ten Simple Rules for Researching Letterforms». Toutes ces recherches m'ont aidé dans mon travail, mais je souhaitais aller plus loin en allant à la rencontre de l'Histoire en Andalousie. Durant près de huit siècles, cette région du sud de l'Espagne a été sous domination musulmane (711-1492) ; on retrouve cette empreinte architecturale dans de nombreux bâtiments tels que des forteresses, palais et mosquées. Nous parlerons ici de l'Alhambra de Grenade et de la grande mosquée de Cordoue. Quoi de mieux que des sites classés à l'UNESCO pour étudier la beauté et la richesse de la calligraphie arabe ?

generalife gardens granada alhambra

Les jardins du Generalife

arabic pattern alhambra andalucia

La première étape de notre voyage fut l’Alhambra de Grenade. Elle se nomme ainsi en référence au mot arabe Al-Hmrā’ : «la rouge», en raison de la couleur des collines de la région. Les premières constructions débutèrent sous la dynastie des Nasrides en 1238 et continuèrent au fur et à mesure des générations. L’Alhambra n’est donc pas seulement une forteresse, mais aussi un ensemble palatial composé de jardins et de dépendances où vivaient de nombreuses personnes. Les palais sont abondamment décorés, souvent du sol au plafond, sans le moindre espace vide. Les inscriptions servaient à montrer à la fois la puissance du souverain et sa dévotion.

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maghribi calligraphy wall

alhambra gardens spain

circle calligraphy alhambra

there is no victor but allah stucco alhambra

batutah typeface explanation

« Il n’y a pas de vainqueur autre qu’Allah » ; transposition en arabe moderne

Ci-dessus, la phrase devient motif en se répétant sur une frise murale. Comme beaucoup d'inscriptions de l'Alhambra, elle a été réalisée en stuc à partir de moules en bois afin de pouvoir être répétée un grand nombre de fois. Ce moulage s’apparente au style Maghribi, caractéristique du Maghreb et de l’Espagne. Apparu vers le Xe siècle, il se calligraphie avec un calame à bout arrondi ce qui donne des terminaisons rondes et un contraste beaucoup moins fort que dans d'autres styles. On retrouve souvent l'allongement de certaines lettres passant sous la ligne de base. Il existe de nombreuses variantes de ce style selon les régions et les époques.

cordoba mosque pillars prayer room

Salle de prière de la mosquée de Cordoue

La mosquée-cathédrale de Cordoue est un bâtiment à l’histoire étonnante. En 584, les Wisigoths construisent sur l’emplacement du temple romain, l’église Saint Vincent Martyr. En 786 Abd al-Rahman Ier lance la construction d’une mosquée qui sera continuée par ses successeurs. À la fin du califat de Cordoue, la mosquée étendra plus de 850 colonnes sur 23000 m2. Après la Reconsuista de 1236, on construit une église puis une cathédrale au milieu de l’ancienne mosquée. Cette histoire, pleine de bouleversements, offre au visiteur un exemple unique où le style des Omeyades d'Espagne se mélange avec les styles Renaissance et Baroque européens.

close up details cordoba mosque

Exemples de croisements des deux cultures

cordoba mosque gate

Entrée ornée de motifs floraux et de calligraphies en style Koufi (bandes bleues et rouges)

Alors que les murs de l'Alhambra sont recouverts d'un style s'apparentant au Maghribi avec des courbes et des terminaisons rondes ; dans la mosquée de Cordoue, il en va autrement. Ici, les inscriptions que l'on retrouve sont dans le style Koufi, une forme beaucoup plus dense et anguleuse avec des ascendantes assez grandes et un aspect assez géométrique. Ce style est né vers le VIIe siècle près de la ville de Kufa en Irak et a perduré sous la dynastie des Omeyades pour décliner vers le XIIIe siècle. Là encore, de nombreuses variantes de ce style existent.

koufi calligraphy stone

Première pierre d'un bâtiment extérieur à la mosquée ; transposition en arabe moderne

Il est évident que ce voyage andalou m'a beaucoup apporté en tant que designer graphique et créateur de caractères typographiques. Ce séjour m'a permis de mieux connaître la richesse de l'art musulman que ce soit les motifs ou la calligraphie. Ces réalisations datant d'il y a plus de 1000 ans sont encore aujourd'hui une immense source d'inspiration. Que ce soit dans une visée traditionnelle ou innovatrice, elles méritent que l'on y accorde du temps et de l'intérêt. J'invite donc tous les designers à troquer, de temps à autre, leur ordinateur contre un appareil photo et un billet d'avion. Bon voyage à tous.

 

Par Thierry Fétiveau – Août 2014. Tous droits réservés.

Pour en savoir plus :
Ten Simple Rules for Researching Letterforms
Post-Diplôme «Typographie & Langage»
Batutah, caractère latin-arabe
Michel Sabbagh