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Le souci du détail

J'ai rédigé un article pour le numéro 10 de la revue Papier-Machine qui traite à chaque fois d'un mot différent, le dernier étant "Loupe" la question du souci du détail en typographie semblait pertinent. Cette revue est uniquement imprimée mais exceptionnellement, j'ai eu la possibilité de vous partager cet article au format numérique et je vous invite à lire cette merveilleuse revue papier !

Notre univers quotidien est composé d’éléments auxquels nous ne portons souvent pas de véritable attention, comme s’ils avaient toujours été là. Dans le même temps, nous oublions qu’il y a toujours quelqu’un, un métier, qui se cache derrière chaque chose. Qui pense à l’ingénieur quand il passe un appel téléphonique, qui songe à l’employé de la voirie quand il marche dans la rue, qui imagine l’imprimeur quand il achète un livre… ? Il en va de même pour ce texte. Pour le faire exister, il aura fallu un auteur, une correctrice, un relecteur, une éditrice, un imprimeur, un diffuseur, une libraire, un client (vous) et aussi… un dessinateur de caractères.

C’est justement mon métier : je suis designer typographique indépendant. Mon travail consiste à concevoir des lettrages, des logos, de la peinture en lettre et des polices de caractères. Une typographie ou une police de caractères est un ensemble de signes (lettres, chiffres, ponctuation) ayant un même style. Un lettrage est un dessin de lettres spécifique, imaginé pour un mot, une phrase ou un logo. On peut dire que je suis un artisan de la lettre. Je peux aussi bien travailler pour des commanditaires que créer un caractère typographique qui sera ensuite vendu sur des sites distributeurs sur Internet, un peu comme un musicien qui vend ses disques dans un magasin ou en ligne. Le but de mon travail est que le dessin de lettre que je vais créer transmette les valeurs ou l’émotion voulue, comme le caractère Mirage que j’ai dessiné pour la revue Le Cercle sur le thème du rêve. Les lettres sont comme les songes : évanescentes.

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Typographie Mirage créée sur mesure pour le magazine Le Cercle.


Afin de créer des caractères, je pars de croquis pour élaborer des pistes puis développe minutieusement sur ordinateur une typographie complète. Une telle passion pour le détail crée fatalement une déformation professionnelle. Chaque enseigne, logo, publicité, emballage qui se présente à mes yeux est inconsciemment analysé. Je me souviens qu’un jour je fixais de très près une affiche dans la rue, ma compagne m’a interpelé : « Ça va ? Je ne te dérange pas ? ». Interloqué, je me suis reculé de quelques pas : j’étais devant une publicité de lingerie, en train d’observer un logo délicatement posé sur le corps d’une femme légèrement vêtue. On ne se refait pas.

La typographie est présente partout. Il suffit de penser au déroulement de sa journée pour s’en faire une idée. Lorsque vous vous levez, vous regardez votre réveil ou votre portable, que ce soit sur un écran HD ou LED, l’heure s’affiche dans une typographie différente dépendant de la nature du support. Ensuite, passage à la douche où les emballages de shampoings, savons et autres crèmes rivalisent de créativité pour évoquer grâce à la forme des lettres de leur logo l’aspect naturel desdits produits. Une fois au petit-déjeuner, vous êtes aussi pris en étau entre la confiture Bonne-Maman dont le dessin des lettres exprime la tradition et votre café qui semble afficher son côté militant pour une juste rétribution des producteurs. Sur le chemin du travail, vous passez devant de nombreuses typographies de signalétique : panneaux routiers, arrêts de bus, ligne de métro… Ces signes sont faits pour vous guider sans encombre jusqu’à destination. Sur votre chemin, vous croisez un grand nombre d’enseignes de magasins et d’affiches, où chaque typographie évoque un univers bien différent. Peut-être la lecture d’un roman aura accompagné votre trajet, auquel cas des polices de caractères pensées pour une lecture continue se seront effacées au profit de l’histoire comme nous le verrons un peu plus loin. Une fois arrivé au travail, vous avez surement eu à gérer documents écrits, fiches de consignes, mails, courriers… Tous utilisent la typographie d’une façon ou d’une autre.

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Les lettres sont omniprésentes dans nos vies. Chaque signe que vous lisez en ce moment, virgule, -g-, point, -a-, trait d’union a été conçu par ce que l’on appelle un « dessinateur de caractères ». Au début de l’imprimerie latine autour de 1450, les graveurs de poinçons travaillaient des bâtons d’acier jusqu’à obtenir une sculpture tridimensionnelle de chaque lettre. Il fallait entre une demi-journée et deux jours pour réaliser un -e- en corps six, soit une forme d’un millimètre de haut. C’est vertigineux quand on y pense. Ce travail de détail, de précision a donc toujours existé, et cela dès le début de la typographie. D’ailleurs, le terme de police de caractères vient de cette période : c’était un document contractuel listant tous les caractères en plomb d’une typographie. C’était la preuve d’un accord commercial entre un fondeur de caractères et un imprimeur. On utilise encore ce terme quand on parle de « police d’assurance ». Aujourd’hui, chaque signe écrit que l’on appelle « glyphe » a été dessiné sur ordinateur sous la forme de courbes reliées par divers points. On nomme ces tracés « courbes de Bézier », du nom de l’inventeur, Pierre Bézier. Ingénieur à la régie Renault dans les années 1950, il a mis au point ce tracé numérique pour dessiner des profilés de voiture, rudement plus pratique qu’un tracé avec des outils !

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Un -a- dessiné avec des courbes de Bézier / Un -n- avec et sans empattements.


Le dessinateur de caractères n’a de cesse de passer de la micro-typographie à la macro-typographie. Toute modification qu’il opère sur une lettre, comme la forme d’un empattement, se répercute de facto sur les autres et a donc un effet sur l’aspect général du paragraphe. Par exemple, si on décide d’un certain niveau de contraste, de la présence d’empattement ou non, cela change ce qu’on appelle le « gris typographique », c’est-à-dire non pas la couleur des caractères qui reste noire mais plutôt l’aspect général du paragraphe, clair ou foncé, aéré ou dense comme ici :

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Blocs de textes présentant des « gris typographiques » différents. Soit des niveaux de densité ou de clareté divers.


« Mais pourquoi faites-vous ça ? N’y a-t-il pas déjà assez de typographies ? », entend-on parfois. Cette question vient de la méconnaissance de cette discipline. La poserait-on à un fabricant automobile ou à une marque de prêt-à-porter ? Pourquoi imagine-t-on de nouveaux vêtements alors qu’il existe déjà tant de modèles, de couleurs, de tailles, de motifs, de matières ? La raison qui pousse à inventer de nouveaux caractères est la même que dans d’autres secteurs : la création, la volonté d’offrir des nouveautés, l’innovation technologique, le besoin d’apporter des solutions sur mesure, de repenser des modèles historiques…

Dans le cas d’une police de titrage, on peut faire en sorte d’avoir des formes expressives et reconnaissables. C’est moins le cas dans un caractère de texte conçu pour une lecture immersive, comme dans un roman, par exemple. Mais ce travail de fourmi est rarement perçu, car pour le lecteur, c’est le texte, logiquement, qui importe. La plupart des gens n’a pas de relation consciente avec la forme des lettres. Dans un article de 1948, Stanley Morison, le créateur de la police Times New Roman, écrivait : « Lorsque les lecteurs ne remarquent rien de la réserve accomplie et de la rigueur exceptionnelle d’un nouveau caractère c’est probablement qu’il est de qualité. » Plus tard, dans les années 1960-1970, des dessinateurs de caractères suisses ont créé des caractères comme Avenir, Univers ou Helvetica. Ces derniers avaient pour but d’être neutres, clairs, sobres car ce qui primait était la transmission du contenu. Le dessinateur de caractères Adrian Frutiger a dit un jour : « Si vous vous rappelez de la forme de votre cuillère au déjeuner, c’est que cette forme était mauvaise. La cuillère et la lettre sont des outils, l’une sert à prendre la nourriture dans l’assiette, l’autre à prendre l’information sur la page. Quand le design est bon, le lecteur est à l’aise, parce que la lettre est à la fois banale et belle. » Dans sa vision, la lettre s’efface au profit du texte, le dessin au profit du sens. Lors d’un opéra, l’orchestre est dissimulé dans une fosse, on le cache pour mieux se concentrer sur les comédiens, chanteurs et danseurs. La musique fait vivre l’ensemble mais on ne voit pas son fonctionnement, sa mise en branle : ce qui compte c’est l’action se déroulant sur scène.

Sans avoir de connaissances précises ni des termes, ni de leur histoire, la plupart d’entre nous peut identifier de nombreux types de lettres : écriture manuscrite, caractères de texte, lettres gothiques, formes rondes ou anguleuses… Mon père ne connait pas le terme d’Onciale mais sait dire que cette typographie évoque un univers celte. Le lecteur est un typographe qui s’ignore, avec des connaissances comme « sous scellés ». En 1986, le journal néerlandais Trouw délaisse le caractère Ionic au profit du Frutiger, il passe donc d’un caractère avec empattement à un caractère moderne, sans empattement. Ce changement a entrainé de nombreuses plaintes et une baisse du lectorat. Une décennie plus tard, la décision a été prise de changer la mise en page et la typographie pour revenir à un caractère avec empattement contemporain : Swift. Ce changement fit redécoller les ventes. En 2010, c’est Ikea qui décide de changer sa police d’accompagnement (typographie utilisée sur l’ensemble de leurs supports). La marque suédoise est passée de Ikea Sans (version modifiée de Futura) à Verdana. Cette modification a créé une polémique auprès des clients et des internautes. Il y a même eu une pétition pour revenir au caractère précédent – les internautes trouvant le caractère Futura plus esthétique, simple et universel.

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Typographie inspirée de la calligraphie Onciale. / Typographie Futura et Verdana utilisées par la marque Ikea.


Les caractères font parfois l’objet de débats éternels et passionnés comme autour d’Helvetica ou Comic Sans MS. Helvetica fait partie de ces caractères suisses dont je parlais plus haut. Conçu en 1957 par Max Miedinger, neutre et très uniforme, il a été abondamment utilisé. Dans les années 1970, c’était LE caractère. On le retrouve dans les logos de Jeep, American Apparel, The North Face, Tupperware, Orange, Scotch… Il est si planétaire qu’un documentaire lui est même consacré (Helvetica, Gary Hustwit, 2007). C’est à la fois sa neutralité et son omniprésence qui lassent, à tel point que certaines personnes le détestent. Oui, on peut détester un caractère typographique. Helvetica passe pour certains graphistes comme le choix de base qui fonctionnera tout le temps quel que soit le contexte. Un peu comme cette chemise blanche que vous mettez tout le temps, elle est belle c’est vrai, mais peut-être qu’il faudrait varier de temps en temps, non ?
Comic Sans MS, quant à elle, a été conçue en 1994 pour Microsoft Bob, un logiciel de bureautique assez didactique où un petit chien illustré donnait des conseils à l’utilisateur dans une bulle de texte. Ce texte était au départ composé en Times New Roman, ce qui ne correspondait pas au ton ludique du logiciel. Vincent Connare a donc dessiné un caractère s’inspirant des Comics américains, d’où le nom. Finalement Comic Sans MS sera intégré dans un autre logiciel, Movie Maker, et cette typographie sera installée par défaut sur Microsoft 95. C’est là l’ouverture de la boite de Pandore : cette police aux formes humaines et imparfaites a été abondamment utilisée à la fois pour des invitations à des goûters d’anniversaire et sur des ambulances, pour la signalétique d’un tribunal ou sur des tombes… Faites-moi plaisir : évitez d’utiliser cette typographie dans des contextes hors de propos, vous serez gentils. Des sites Internet ont été créés contre Comic Sans, on peut acheter des autocollants "Ban Comic Sans". Cette police est donc comme ce type bizarre dans votre entreprise : vous ne l’aimez pas, vous le trouvez nul, mais certains de vos collègues l’adorent et il restera là longtemps, c’est comme ça, il faut faire avec. Ces débats sont comme un running gag, ils tournent en boucle. Pour ma part, je préfère aimer de nouvelles typographies plutôt que de détester les anciennes.

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Typographie Comic Sans MS


De tous les objets du design, les lettres sont sans doute les plus présentes et paradoxalement les moins vues. Le dessinateur de caractères est à la lecture ce que Madame Columbo est à l’enquête policière : une pièce maîtresse souvent invisible. Au sein du graphisme et de la communication visuelle, la typographie est un domaine à part entière, qui a sa propre histoire, son vocabulaire, ses chercheurs, ses designers… C’est donc un métier et une discipline en constante évolution. La beauté de celle-ci réside dans la quantité des contraintes qu’elle impose, au regard de l’immensité des possibilités qu’elle offre. Les proportions et formes des lettres doivent être respectées, la lisibilité garantie, cela doit pouvoir fonctionner en noir et blanc quel que soit le support… Et malgré tout, on voit sans cesse de nouvelles typographies apparaitre. Le domaine est vaste, cet article n’aura été qu’un aperçu ; vous donnant, je l’espère, l’envie de regarder d’un peu plus près ces lettres qui peuplent nos vies de A à Z.

Texte et images : Thierry Fétiveau – Octobre 2020. Tous droits réservés.

Pour en savoir plus :
Revue Papier-Machine